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 La Bergère d'Auzon

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Faenor
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MessageSujet: La Bergère d'Auzon   Mer 23 Jan - 9:42

LA BERGÈRE D'AUZON

L'histoire est fort ancienne, mais véridique. Chacun la conte à sa façon,...

Il était une bergère, et ron et ron, petit patapon,
...il était une bergère en train de garder ses moutons, non loin de la muraille entourant Auzon, forte cité perchée sur une butte entre deux larges ravins.
La bergère pleurait amèrement à cause d'un gros chagrin, La veille au soir, rentrant ses bêtes dans la ville, elle avait vu son amoureux, un jeune charpentier, rire avec une autre fille ; pire encore : lui promettre de l'emmener danser au bal le prochain dimanche !

Elle pleurait si fort, la bergère, qu'elle n'entendit pas l'inconnu approcher. Par bonheur, le chien de garde aboya avec force, et elle tourna la tête en reniflant. Devant elle un grand moine s'immobilisait, barbu, un bâton à la main, en robe de bure, la capuche sur la tête en dépit de la chaleur du jour.
- Retiens ta bête, demanda l'homme. Elle va me dévorer tout cru.
- Excusez-la, mon père.
Toujours reniflant, la bergère rappela le chien, l'homme s'assit près d'elle.
- Tu permets que je me repose un peu...
Il expliqua qu'il était en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle. D'autres pèlerins l'accompagnaient, ils attendaient plus loin, attardés à cause d'un malade.
- Tu habites une bien belle ville, bergère.
De la tête, il désignait la cité dont on apercevait, au-dessus des remparts, l'église trapue, le château fort, ainsi que des maisons de pierre brune disposées en terrasses, certaines entourées de verdure.
- Oui, mon père.
- Et une ville riche, n'est-ce pas ? Une « bonne ville », comme dit le roi de France, avec ses privilèges, sa milice, sa municipalité, ses marchands...
- Elle a aussi ses pauvres gens, mon père.
- D'accord... Tu sais, mes compagnons et moi, nous nous arrêterions bien à Auzon une semaine. On peut y entrer facilement j'espère ?
- Oui, mon père. Mais de jour seulement. La nuit les portes sont fermées, et chaque homme valide de la cité monte la garde à son tour sur les remparts.
Il sembla à la jeune fille qu'une lueur de contrariété passait dans le regard du moine, mais ce dernier changea de conversation :
- Dis donc, bergère, il me semble que tu pleurais tout à l'heure, lors de mon arrivée...
La jeune fille baissa la tête, rappelée à son chagrin. D'abord, elle ne voulut rien dire, mais le moine insista, et elle finit par lui avouer les raisons de sa tristesse et de sa jalousie.
Pour conclure elle ajouta :
- Et puis, ma rivale est fille de bourgeois, elle a de belles toilettes. Pas étonnant que mon amoureux veuille l’emmèner danser...
- Sèche tes yeux, petite, je crois que tout va s'arranger pour toi. Tiens, je reviendrai te voir demain et tu auras une bonne surprise. N'en parle seulement à personne.
L'homme s'en alla, marchant vers la campagne à grande enjambées, appuyé sur son bâton noueux.
La bergère soupira...

Le soir elle revint en ville avec son troupeau. Son charpentier semblait avoir disparu ; il n'était pas comme d’habitude sur l'échafaudage installé au flanc de la maison dont on refaisait le toit en y mettant des poutres neuves.
Et ses compagnons, à son passage, eurent de petits rire, comme s'ils se moquaient d'elle. Elle pensa que son amoureux avait peut-être rejoint sa rivale quelque part, son chagrin augmenta encore.

Le lendemain, le moine revint la trouver alors qu'elle surveillait son troupeau, ressassant des mauvaises pensée. L'homme semblait d'excellente humeur :
- Je t'ai promis une surprise, annonça-t-il d'emblée. Tu sais mes compagnons et moi sommes de pauvres pèlerins qui vivent d'aumônes. Un morceau de pain nous suffit, et nous donnons le reste à ceux qui ont plus de besoins que nous.
Pas seulement pour manger, bergère, pas seulement.

Le moine sortit une bourse de sa robe, fit glisser sur l’herbe quelques pièces d'or.
- Tiens, c'est pour toi, prends-les.
- Mais... je ne peux pas...
- Prends-les, te dis-je. Tu achèteras une robe, bergère, et de quoi cacher tes pieds nus ; ainsi, à la danse, tu seras plus belle que l'autre. Pas vrai ?
Effarée, la jeune fille ne savait que dire.
Le moine insista encore :
- Prends sans hésiter, petite. Et d'ailleurs, pour te retirer tes scrupules, je vais te demander un service.
- Ah, et lequel ?
- Écoute. Tu m'as effrayé, hier, en disant que les portes d’Auzon étaient fermées au coucher du soleil. Mes compagnons justement doivent arriver très tard ce soir. Parmi eux se trouve un malade, tu le sais ; je voudrais qu'il soit à l'abri aussitôt. Tu ne connais pas un moyen d'entrer cette nuit en ville ?
- Euh... non, il faudrait prévenir quelqu'un, l'échevin peut-être, qu'il ordonne qu'on ouvre. Autrement, je ne vois pas.
- Nous sommes de pauvres pèlerins, et nous ne voulons déranger personne. L'échevin ! Tu te rends compte. Quel remue-ménage pour de simples gens... Tu ne pourrais pas, toi, nous indiquer un petit passage pour entrer ? Tu dois bien connaître la manière, une brèche quelconque, un souterrain...
La bergère réfléchissait, troublée, mais désireuse de rendre service à ce moine qui lui offrait un si généreux cadeau. Un homme de Dieu... Et pour un malade...
- J'ai une idée, dit-elle. Il existe un ancien puits, tout contre le rempart. Il est vide maintenant et possède une ouverture donnant sur la campagne, fermée de l'intérieur par des madriers. Mais on peut les enlever...
Le moine rayonnait de joie, il remercia la jeune fille avec beaucoup d'empressement. Tous deux se mirent d'accord sur les détails de l'opération, une bougie allumée sur la muraille près de la tour où se trouvait le puits, l'heure d'arrivée, etc. etc. Et l'homme s'en fut.

La bergère passa la fin de la journée à penser aux beaux atours qu'elle allait pouvoir acheter, à imaginer l'effet qu'elle produirait en arrivant à la danse, à la réaction de son amoureux.
En rentrant dans la ville, le soir, elle évita de passer devant le chantier où travaillait le charpentier, gagna la bergerie, s'occupa de ses bêtes, et attendit la nuit sans voir personne.
Lorsque le ciel s'obscurcit au-dessus d’Auzon, la bergère sortit hors de chez elle, se glissa le long des ruelles et des jardins vers la muraille, comme convenu.

Soudain, elle entendit qu'on l'appelait. Elle sursauta, reconnut son amoureux, voulut fuir pour l'éviter, mais le charpentier la rattrapa vite :
- Muguette ! Écoute-moi. J'étais inquiet, nous ne t'avions pas vue rentrer, ce soir.
- Et alors ? Qu'est-ce que ça peut te faire ?
- Tu n'es pas au courant ? Il paraît que des routiers anglais rôdent dans les parages ; on les a aperçus dans les bois de Saint-Martin, et des paysans sont même venus se réfugier en ville.
La bergère sentit son coeur battre très fort. Surtout que le charpentier ajoutait à voix basse :
- Muguette, je t'aime. J'ai été bête, l'autre jour, avec la Margot... Mais je me suis expliqué, je lui ai dit que c'est toi que j'emmènerai danser ce dimanche.
Des larmes de bonheur lui vinrent aux veux. Mais, tout à coup, elle réalisa :
- Ciel ! Viens vite.
Ils coururent ensemble, grimpèrent sur les remparts. D'abord, ils ne virent rien, et puis, tout à coup, aperçurent des silhouettes avançant en silence vers la cité, bardées de fer, la lourde épée ou la hache de guerre en main. À leur tête marchait un grand moine barbu.

La bergère étouffa un cri, comprenant quel malheur elle avait failli causer.
- Les routiers... murmura le charpentier. Sans plus attendre, il se précipita vers le poste de garde le plus proche en hurlant aux armes. Il ne fallut pas longtemps pour que le tocsin se mette à sonner.
C'étaient bien les routiers anglais, une bande forte de centaines de soldats, de déserteurs et de bandits de grands chemins, comme il en existait tant à cette époque de guerre incessante, une guerre si longue qu'on appellera plus tard la guerre de Cent Ans.
Et les routiers, furieux d'avoir manqué d'entrer en ville par ruse, décidèrent d'en faire le siège, et de la réduire par la famine.
- Cela ne prendra pas longtemps, pensaient-ils.
Auzon résista pourtant de longs jours, vidant ses greniers, ses jardins.

Très vite, la bergerie perdit ses moutons, mangés les uns après les autres... Les habitants de la cité allaient souvent sur les remparts, regardant les tentes anglaises, les feux de camp, les soldats à l'affût.
- Ils sont toujours là, et aucun secours ne s'annonce !
- Les armées du roi ont bien d'autres soucis.
- Nous allons tous mourir de faim.
Quelques-uns commençaient à faiblir :
- Et si l'on ouvrait les portes ? Peut-être qu'une rançon suffirait à les faire partir ?
- Jamais, répliquaient les autres, ils nous tueraient tous. Résistons.
Les jours passèrent, de plus en plus difficiles. Un matin, l'échevin convoqua la population sur la grand-place. Homme de belle prestance, il déclara d'une voix solennelle :
- Gens d’Auzon, à vous de décider ce qu'il y a lieu de faire. Nos vivres sont épuisés, il ne nous reste, en tout et pour tout, qu'un seul cochon vivant, et le fond d'un sac de blé... Que chacun s'exprime.

Aussitôt un brouhaha s'éleva sur la place, tous voulaient parler à la fois, et plus fort que le voisin. De la longue discussion, il ressortit que la ville était partagée en deux camps : ceux qui voulaient se rendre, et ceux qui voulaient tenter de sortir en masse, y compris femmes, enfants et vieillards, afin de forcer le siège et de gagner les bois, où les survivants pourraient se cacher et trouver quelque nourriture. Sans parler des indécis.
La bergère hésita longtemps avant de lever la main pour demander la parole. Tous les regards se fixèrent sur elle.
- Parle, commanda l'échevin.
- Eh bien voilà, commença la jeune fille d'une voix timide. J'ai une idée. Nous sommes à bout, mais les routiers aussi doivent être fatigués d'attendre. Peut-être suffirait-il de peu pour qu'ils désespèrent et s'en aillent...
Elle s'expliqua, les gens l'écoutèrent en silence, la mine peu convaincue. Mais l'échevin ne permit pas que la discussion reprenne. Il déclara :
- Nous te laissons agir, bergère. De toute façon, il n'y a plus rien à perdre.

Cette même nuit, comme ils avaient l'habitude de le faire, des groupes de routiers s'approchèrent des murailles, cherchant une quelconque brèche pour passer...
Cinq ou six d'entre eux se trouvaient en bas d'une tour lorsqu'ils entendirent du bruit. Comme jailli du mur, un gros cochon rose s'élança vers eux, tandis qu'une voix se faisait entendre :
- Regarde, Colin, un cochon s'est sauvé ! Il a trouvé un passage.
Une voix d'homme lui donna la réplique :
- Aide-moi à reboucher le trou, Muguette. On ne va pas risquer un mauvais coup pour retrouver un simple cochon. Un de plus, un de moins dans le troupeau, ça ne se verra même pas.



Les routiers, eux, saisirent l'animal et l'entraînèrent vers leur camp. Plus tard, ils allèrent rendre compte de l'incident à leurs chefs :
- Ils n'ont même pas pris la peine de le poursuivre...
- Nous avons tué le cochon, son ventre était plein de blé, oui, de blé...
Les chefs se regardèrent, désagréablement surpris. Ils en avaient assez de ce diable de siège, et voilà qu'en plus, les habitants d’Auzon semblaient disposer de vivres en abondance.
Le lendemain matin, une folle nouvelle vola dans la cité. Tous coururent aux remparts.
- Ils s'en vont ! Ils lèvent le siège !
- Ta ruse à réussi, Muguette.
La bergère pleurait de bonheur, le charpentier la prit dans ses bras tandis que les cloches de l'église se mettaient à sonner pour participer à l'allégresse générale.
- Dimanche, dit le jeune homme, je t'emmènerai danser...

Voilà. Aujourd'hui encore, si vous passez par Auzon, qui se trouve en Haute-Loire, à une soixantaine de kilomètres de Clermont-Ferrand, on vous montrera la brèche par laquelle, il y a quelques centaines d'années, une bergère fit passer un cochon pour décourager de vilains brigands qui encerclaient la ville.

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